Extraits du livre "Une balle pour la Paix, Football, sport sacré ?" de Tayeb Belmihoub

« Lorsqu’une forme traditionnelle est sur le point de s’éteindre, ses derniers représentants peuvent fort bien confier volontairement, à la mémoire collective
ce qui, autrement, se perdrait sans retour; c’est en somme le seul moyen de sauver ce qui peut l’être dans une certaine mesure et, en même temps,
l’incompréhension de la masse est une suffisante garantie que ce qui possédait un caractère ésotérique n’en sera pas dépouillé pour cela, mais demeurera
seulement, comme une sorte de témoignage du passé, pour ceux qui, en d’autres temps, seront capables de le comprendre » René Guénon « Symboles de la science sacrée »


LA BALLE QUI M'A ENGENDRE...
La balle qui m’a engendré…

Celui qui maîtrise l’objet de nos rêves inspire souvent plus de respect que de haine. La magie du ballon, c’est cette puissance à unir les hommes par la force d’un « non agir » qui induit tous les possibles. Qui de nous n’a pas rêvé de cette communion absolue avec l’objet de son désir ? Union parfaite et ultime où l’autre n’est même plus un souvenir. Eternel présent qui s’affranchit de toute dualité. Tout, partout, tout le temps, éternellement…
Tel est cet instrument mythique qui organise ceux qui en jouent ! Cette magie, ce ballet ballon, envoûta à l’époque de mon enfance algérienne, mes ennemis. Celle qui « marie » avait fait son oeuvre, son alliance inaltérable eut raison de toutes les haines.
Enfant, j’imaginais l’espace, la balle le créait. Je n’ai jamais plus connu la solitude depuis que cette compagne s’est manifestée. Je ne savais pas encore que notre univers était peuplé de ballons par la volonté de cet « entraîneur » des mondes, orchestrant un gigantesque match aux règles parfaites, rythmé par autant de mi-temps que de cycles traversés par l’humanité.

LA BALLE QUI M'A ENGENDRE...
Je suis un enfant de la balle. Cette balle offerte en symbole de l’énergie qui manifeste le monde. Cette balle qui se plait à épouser le mouvement de nos rêves. La « ronde », ma balle, matrice universelle, forme envoûtante, dont la seule présence rend l’homme intelligent. Sans elle sur un terrain, il s’agite, avec elle, il s’ordonne. En elle sont inscrits les noms de tous les joueurs, nés ou à naître, célèbres ou anonymes, en elle sont inscrites toutes les combinaisons ou figures de jeux que les plus illustres pratiquants, ou les plus humbles prétendants, ont effectué et effectueront depuis et jusqu'à la fin des temps.
J’en ai passé des heures à tenter de la maîtriser, à tenter de me maîtriser. Cet objet de toutes les convoitises, oriente et rythme ma vie. J’ai conservé intact le souvenir de ces soirées passées à dribbler mon chien Kiki sous un dôme éclairé par la lueur d’une lune plus ronde que la boule de chiffons improvisée qui me servait de ballon. Les odeurs de jasmin embaumaient mon Eden où coulait une rivière de paix, balisée par des lucioles angéliques et protectrices de ce bonheur d'enfant.
Comment dès lors ne pas remercier tout ce qui nous permet de devenir, plus noble, plus grand, plus fort ? Comment ne pas vénérer ce qui nous permet de découvrir ce maître intérieur qui polit nos consciences ? A cet égard, le salut à la fin d’une rencontre de football entre joueurs ayant participé au « rituel » commun, ne devrait pas être un acte banal. Après tout, il est au moins aussi important, sinon plus, que le salut de l’avant match. C’est l’issue de l’épreuve qui fait grandir un homme et lui redonne son coeur d’enfant.
Cet état d’innocence, le paradis, où nulle question ne se pose, où l’éternel présent ne nous a pas encore séparés de l’univers… J’étais l’univers, j’étais le ciel, la lune et les étoiles, j’étais le doux jasmin et le chaud sirocco qui caressait les fruits trop mûrs du verger, j’étais le principe et son symbole, j’étais la balle. Le réveil se faisait parfois par une chute, comme c’est souvent le cas. Mais la voir, là, elle, vaisseau de mon paradis, me rassurait et je repartais à l’assaut de ses caprices. OEuf du monde, rond comme le ventre de ma mère, rond comme ce soleil de Kabylie où les oliviers argentaient le paysage.
J’aimais partager mon rêve, partager mon paradis, offrir à d’autres ce que je voulais pour moi même, faire équipe. Cette mère balle nous a toujours aimés autant que nous l’aimions. L’amour se reflète d’autant plus que le miroir est pur. J’aurais pu vous parler de ma mère plutôt que de la balle. Mais voyez-vous, je ne dis pas « ma » balle, lors que je dis « ma » mère. C’est que si la mère n’a que quelques enfants, la balle les a tous. La balle, c’est cette mère qui enfante alors que « personne ne l’a jamais connue ». Immaculée conception que seul l’esprit féconde. Cette mère du monde allaite de son breuvage d’immortalité…
On aime que le ballon roule, vole, comme la bulle de savon qui transporte nos rêves d’enfant. Qu’il vienne à éclater et le monde devient le plus vaste des déserts ! Nous savons tous à quel point les rondeurs balisent notre vie, de ce ventre qui nous porte à ce sein qui nous abreuve dès nos premiers balbutiements. La sphère est omniprésente de notre premier cri à notre dernier soupir.
Albert Camus écrivait : « C’est sur un terrain de football que j’ai appris la vie ». A l’instar de cet auteur, je peux attester que cet espace « consacré » a été le champ d’observation le plus extraordinaire qui m’ait été offert pour apprécier la nature humaine.

Commentaires (0) | Rédigé par Tayeb Belmihoub le 03/08/2010 à 08:38

Le Football