(...) Changer de nom c’est devenir un autre et, pour le cas qui nous concerne, devenir cet autre que la société veut que l’on soit (...) Extrait du livre "le Frabyle" Tayeb belmihoub


Jim & pont - Album chez Vent d'Ouest
"(...) J’ai eu le loisir de comprendre, rétrospectivement, les raisons qui poussèrent madame Mathias à m’affubler de cette horreur que constitue le diminutif « Momo » et par là, de celles qui poussent un Mohamed à amputer son état civil de quelques lettres assassines.

Vous noterez en passant que si le surnom peut parfois valoriser, le diminutif « diminue » systématiquement celui qui en est affublé. Ne croyant pas au hasard, tous ce que l’on a tenté d’invoquer pour justifier l’emploi de « Momo » est toujours resté pour moi lettre morte. Quoi qu’il en soit, n’étant pas de nature rancunière, j’ai préféré ne pas me crisper, plus que de raison, sur les motivations profondes et obscures qui empêchaient mon institutrice et ses semblables à prononcer en entier le prénom Mohammed.

Je concède que le contexte de l’époque - nous étions à la veille de la signature des accords d’Evian - favorisait la rancœur des réfractaires à l’Algérie indépendante, mais de là à amputer les prénoms de ses futurs citoyens comme pour les empêcher de naître, c’était faire plonger très bas la rancœur dans le subconscient. Il me semble que madame Mathias était pied noir et surtout déjà assez âgée. Ces deux éléments ne sont en rien endogènes à la xénophobie mais, dans le cas présent, ils pouvaient être un élément de réponse à tant d’aigreur.

Si les raisons qui poussèrent mon institutrice à me « diminuer » ont bénéficié de mon oubli, celles qui poussent Mohamed, Nordine, Mustapha, à se faire appeler Momo, Norbert ou Mouss n’ont jamais cessé de me tarauder et très tôt, l’explication m’a parue évidente : la survie. Faire Français, ça « fait moins Arabe » … Cette démarche traduit l’impérieux désir de ne plus être rejeté et la décision de se “défriser” offre une chance possible de participer à la fête.

Pour ne plus être le cactus parmi les peupliers, on enfile la tenue de camouflage que l’on peut. Ce stratagème est souvent pathétique, quelquefois comique et toujours regrettable. Il est désolant de constater à quel point le « basané » est suspect au pays des droits de l’Homme.

La preuve, faites porter une djellaba à Enrico Macias, il sera, pour tous, un pied noir nostalgique, faites la porter à Djamel Bouras, il sera pour la plupart, un arabe intégriste ! C’est dire la complexité de la relation que nombre de nos concitoyens entretiennent avec tout ce qui touche au Maghreb et au monde Arabo-Musulman en général.

Pour ce qui me concerne, la problématique est encore plus subtile et si je devais recenser le nombre de fois où j’ai du expliquer et justifier le fait de me prénommer Mohamed, il y aurait de quoi remplir les volumes d’une encyclopédie ! Tant en France qu’en Algérie, je suis à l’image de ces voix en décalage avec les physiques qui les portent. Certains auditeurs déçus par l’apparence de leur phantasme auditif manifestent parfois un profond ressentiment.

Pour en revenir au sujet évoqué, il est certain que changer de nom n’est pas un acte innocent et les conséquences de cet essai thérapeutique révèlent souvent un remède bien pire que le mal.
Changer de nom c’est devenir un autre et, pour le cas qui nous concerne, devenir cet autre que la société veut que l’on soit. C’est un véritable meurtre ou suicide identitaire selon le point de vue auquel on se place. Lorsque l’acte est volontaire, il illustre une fuite en avant pour échapper aux véritables « battues xénophobes » qui ont cours de nos jours… Lorsqu’il ne l’est pas, il reste la marque du refus à considérer le « diminué » dans l’intégralité et l’intégrité de son individualité. « Je te rebaptise au son de ma norme pour te faire rentrer dans le moule de mon monde ».


CHANGER DE NOM POUR AVOIR LA PAIX ?
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(...) Il arrive parfois qu’à l’énoncé de mon prénom usuel, certains s’empressent de me dire qu’ils connaissent aussi un Tayeb médecin ou avocat… Malheur à moi si j’ai la bonne idée de préciser qu’il s’agit en fait de mon prénom… Un Tayeb juif d’accord, “ils sont tous bien placés au moins” et on ne peut pas en dire trop de mal, enfin, pas ouvertement, sinon c’est la correctionnelle, mais un Tayeb bougnoul au visage pâle qui de surcroît se dissimule sous un prénom aux sonorités d’un nom juif… Ca c’est impardonnable ! Ce type d’événement est à la fois passionnant et effrayant. Passionnant parce qu’il permet d’observer la nature humaine, effrayant parce qu’il permet d’observer la nature humaine !

Cette crispation provoquée par la prononciation de ces trois syllabes MO.HA.MED, fait naître en moi, depuis toujours, le même malaise, la même tristesse mêlés de révolte contenue. Je devrais, depuis tant d’années, ne plus m’en émouvoir, pourtant, chaque fois, j’ai la même sensation de ces regards qui me divisent, me pulvérisent, je peine à me réunir et ne dois mon salut qu’au sourire salvateur décoché à la cantonade en réponse à cette violence qui me hurle son nom. Même si je donne le change pour ne pas nourrir la bête, il est difficile de quantifier les dégâts provoqués par ces attaques multiples et récurrentes qui, longtemps, ont fait de ma vie une citadelle en siège. Il m’arrive d’aspirer au destin simple du paysan tranquille dont l’unique contact avec l’étranger se limite au couscous en boite qu’il dévore comme s’il arpentait les dunes du Sahara.

Ah ! Les mélanges… Il n’y a que ceux qui ne sont pas coupés en deux qui fantasment sur le bonheur improbable de la mixité. La division, si elle est la première manifestation de toute forme de vie, ne s’en accompagne pas moins d’une souffrance, c’est là le prix de la conscience, les conséquences de la chute. Etrange destin de l’homme que celui de passer sa vie à retrouver un état originel par un parcours du combattant qui l’invite à reconquérir un sommet intérieur où règne à nouveau la paix de son unité retrouvée."

Commentaires (0) | Rédigé par Tayeb Belmihoub le 23/12/2009 à 14:10

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